Tokyo avait pris la fâcheuse habitude de mordre quiconque osait contrarier ses attentes. Certains bénévoles, le cœur serré par la précarité de sa situation, tentaient de minimiser son comportement en affirmant qu'elle se contentait de « pincer ». Pourtant, c'est bien la marque de ses crocs qui barrait mon ventre, et chaque frottement de mes vêtements me rappelait cruellement la nécessité de rester sur mes gardes en sa présence.
Elle s'en était également prise à une bénévole un peu trop nerveuse, trouvant un malin plaisir à la faire reculer contre les grilles après s'être permis de lui pincer la fesse. La pauvre femme, qui arborait depuis un bel œuf coloré sur sa peau fine, veillait désormais à ne plus jamais lui tourner le dos.
On aurait pu mettre cette agressivité sur le compte du stress déclenché par la voix aiguë et les gestes brusques de cette dame d'un certain âge, seulement la scène s'était répétée avec un autre bénévole, un homme d'un calme et d'une patience exemplaires. Apaisé et serein, il ne dégageait aucune tension, ce qui m'avait offert l'opportunité d'observer la petite Tokyo en toute lucidité.
Ce jour-là, il avait ramassé une balle pour lui jeter mais lorsqu'il s'était détourné pour faire quelques pas, elle s'était jetée sur sa main pendante. Saisi par la douleur, il avait fait volte-face, mécontent, perdant presque son sang-froid pour tenter d'imposer une autorité toute humaine. Mais Tokyo n'avait pas montré la moindre once de crainte. Seul, son petit visage s'était simplement assombri, reflétant les ombres d'un passé insondable, tandis qu'elle s'éloignait vers l'autre bout du parc.